Albertines

16 octobre 2004

lettre à thibault

                                                                                     Paris, le 11 septembre<?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" />

Thibault,

 Tu étais tout ce dont j'avais envie.

Je ne veux pas entendre tes regrets, tes excuses. Dés le départ je savais que ce serait difficile pour toi de prendre une décision. Je ne suis pas allée au bout du 'contrat', je n'ai pas attendu les fameux six mois parce que ces derniers temps je n'avais pas droit à beaucoup d'égard, que tu le veuilles ou non. Il valait mieux mettre un terme plutôt que finir par te haïr. Haïr tes absences, haïr ta lâcheté, haïr ton mensonge, haïr ton envie de me baiser.

Aujourd'hui je tiens à me préserver. Ma reprise se passe très bien. J'ai des horaires de fonctionnaire et un salaire correct. Bref, tout ça tombe à pic.

Alors voilà, je ne veux plus être malheureuse, du moins je tiens à me ménager. Tu as des choses à me dire ? Très bien, mais si c'est pour me dire que je suis une fille formidable et que si la situation n'avait pas été celle-ci etc.…etc.…ce n'est pas la peine je le sais déjà. Et puis la situation elle est ce qu'elle était déjà au départ lorsque tu me disais que le mariage c'est fait pour être cassé, que cet enfant tu ne l'as pas désiré et que ton couple c'était pas tout à fait ça…

Comment en sommes-nous arrivés là. Nous qui nous entendions si bien, nous qui nous amusions tant.

Je ne te juge pas mais je suis fatiguée et au fond, je n'en pense plus rien.

Il me reste juste une sale impression de t'avoir fait du bien au moment où tu en avais besoin.

A.

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15 octobre 2004

Yasser est mort

Aujourd'hui je me suis enfin décidée à appeler Bagdad. Un seul numéro a fonctionné et une ancienne interprête m'a répondu. Elle paraissait surprise mais se souvenait trés bien de moi. La communication passait plutôt bien et nous étions l'une et l'autre joyeuses de nous entendre. Jusqu'au moment où je lui demandai des nouvelles des gens que j'avais rencontrés là-bas par son contact. Elle m'apprit que Yasser était mort, tué par balles il y a 8 mois...

Lorsque je suis arrivée à Bagdad en mars 2001 pour mon travail, la guerre n'avait pas encore éclaté. J'étais censée faire du "décalé", le ton à la mode dans certains. Me voilà partie à la recherche de ma famille bagdadie.
On me présente Ragad, une jeune femme belle comme un coeur, épanouie et curieuse de tout.  Sa chambre ressemble à n'importe quelle autre chambre de n' importe quelle autre fille de son âge en occident. Des posters au mur de chanteuses et actrices en vue, une garde robe bien fournie et une coiffeuse remplie de crèmes de beauté et maquillages divers. Et pourtant dans ses yeux il y a comme une profonde incertitude.
Le téléphone sonne, prés de son lit. Un coup de fil du Canada. Une amie visiblement. Des cris de joie, du blabla et puis des pleurs. A l'autre bout du monde son amie l'a supplie de quitter l'Irak. Ragad la rassure avant de raccrocher: "Ne t'en fais pas tout ira bien".

Dans le salon sa mère nous a préparé du café. Elle est trés fatiguée me dit-on, me voyant inquiète de cette femme, prostrée, fermée, fumant cigarette sur cigarette. Nous en échangeons quelques unes. Son mari n'est plus à ses côtés, il est parti en exil quelque part sur le continent américain. Elle ne s'en est vraiment jamais remise.
Ragad ne s'étale pas sur le sujet. Je ne sais pas pourquoi son père à fui, mais je devine. Aprés le déjeuner nous partons en goguette avec son jeune frère, Yasser et un de ses copains qui veut me montrer la maison qu'il fait construire pour lui et sa fiancée. Sur fond de musique américaine nous traversons Bagdad qui vit encore presque normalement.
Tous les 3 ont à peine plus de 20 ans. Ragad, Yasser et Tarek sont nés pendant la guerre Iran-Irak. Il y a un peu moins de dix ans ils subissaient celle du Golfe et depuis ils font avec l'embargo. C'est ça, avoir 20 ans à Bagdad !
Avant de dîner pour rejoignons d'autres amis dont l'un est peintre. Nous passons à la galerie. Dans l'entrée je découvre une série "d' anges" de toutes les couleurs. Des sculptures de bustes de femmes dans des caisse accrochés au murs. Dans la grande salle une collection de femmes, nues, peintes sur toiles, aux formes plus voluptueuses les unes que les autres. Ici ou là, des minuscules collages aux prénoms variés sur diverses parties de chaque corps.
Nous nous retrouvons tous dans un des rares restaurants restés ouverts à Bagdad. On parle de tout et de rien. De la pillule et des voyages. Mais jamais de leur Président, sujet tabou, sujet interdit, sujet dangereux, sujet mortel. Je ne connais pas grand-chose de Yasser. Je sais juste qu'il  a 21 ans et qu'il a été obligé d'intégrer l'armée où on lui a dit un jour: "Tu seras démineur". Démineur.
On prend un dernier verre. Puis ils me raccompagner à l'hôtel. Bagdad est devenue peu fréquentable. Des combattants arrivent des campagnes. Nous  en croisons certains. Mes compagnons préfèrent changer de trottoir. Devant le Palestine nous nous embrassons et nous quittons en nous souhaitant une bonne nuit.

Mais Bush avait prévenu : "The game is over" pour Saddam Huseein.
Et le lendemain à l'aube, les premiers missiles s'abbattent sur la capitale irakienne. Ca va durer 3 semaines sans interruption. A chaque fois des bruits différents. Comme une idiote je me suis attachée à un âne qui brait à la mort chaque nuit où le muezzin a remplacé les sirènes. Et depuis, le chaos...

J'ai quitté Bagdad sans pouvoir prendre des nouvelles de ces compagnons d'un jour.
Ce matin je me suis enfin décidée à les joindre. Un an et demi plus tard.
Maintes fois j'ai voulu le faire.
Mais je crois que j'avais peur de ce que j'allais entendre :
Yasser est mort il y a 8 mois, tué par balles. On ne sait pas qui l'a éliminé. Les américains ou la résistance irakienne. En tout cas on n'a pas voulu me le dire. Ragad a quitté l'Irak, sa mère est devenue folle.

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